Le Cathécumène, traduit du chinois

Вольтер
Le Cathécumène, traduit du chinois

Des affaires de commerce m'avoient engagé à faire un voyage sur mer; j'étois déja bien loin des côtes de ma patrie, lorsqu'une tempête affreuse nous fit perdre notre route. Nous passâmes plusieurs jours entre la vie & la mort; enfin nous fumes jettés sur une terre inconnue, & forcés de trouver un azile contre la fureur des flots.

Je tombai entre les mains d'un peuple rempli d'humanité: je m'aperçus bientôt qu'il avoit perfectionné tous les arts, qu'il pratiquoit les vertus, & qu'il étoit doué des plus hautes lumieres où l'homme puisse atteindre. Mon admiration égaloit ma reconnoissance; mais hélas! il n'est que trop vrai, que l'homme décele toujours par quelque endroit la foiblesse de son être.

Ces gens-là avoient pris de l'amitié pour moi comme j'en avois conçu pour eux; leur douceur, leur honnêteté avoient gagné mon ame: ils me dirent un jour, de quelle religion êtes vous? Cette question me surprit; je leur demandai, s'il y en avoit deux: ma réponse les fit sourire, & je vis qu'ils étoient étonnés de mon ignorance: ils ajouterent, adorez-vous des Dieux de bois, de métal ou de pierre? Je haussai les épaules; ils prirent un air de satisfaction, & poursuivirent: croyez-vous à Moïse qui fit massacrer vingt-trois mille de ses concitoyens par ordre de Dieu? Je fis un mouvement d'indignation; ils continuerent & me demanderent, si j'étois disciple de Mahomet qui fendit la lune en deux, & qui la cacha dans sa manche? Je ne répondis que par des signes de mépris, qui parurent les satisfaire infiniment: êtes-vous Chrétien? me dirent-ils enfin: Je repliquai, que je ne savois pas ce qu'ils vouloient dire: ils parurent fort étonnés, & ils ajouterent, qu'ils ne connoissoient dans le monde que quatre especes de religion. Vous n'en avez donc point? me dirent-ils: je leur répondis vainement, que j'étois né dans un pays, où l'on adoroit un seul Dieu, Intelligence suprême & bienfaisante, qui a créé le monde & qui le gouverne; qui récompense dans une autre vie les bonnes actions que l'homme a faites dans celle-ci; que notre culte consistoit dans une reconnoissance & une soumission sans bornes, & dans l'exercice habituel des vertus, c'est-à-dire de la modération, de la tempérance, de l'humanité, de la bienfaisance & de la justice. Est-ce tout? reprirent-ils: je leur dis que tout étoit renfermé dans ce peu de mots. Eh quoi! votre Dieu, ajouterent-ils, n'a point fait de miracles? Il a créé le Ciel & la Terre, répondis-je modestement; que voulez-vous de plus? Quoi: point de Mystères, de Prêtres, de cérémonies! Je baissai la tête, & leur dis que je ne les comprenois pas. Je les entendis alors s'écrier entre eux: le pauvre homme! dans quel excès d'aveuglement, d'ignorance & de barbarie il est plongé! Mon ami, me dit l'un d'eux, nous avons pitié de votre état: nous voulons vous éclairer; remerciez Dieu qui vous a conduit de sa main au milieu de nous, pour vous instruire & vous convaincre de notre sainte & admirable religion. Notre Dieu se nomme le Christ, nous nous appellons Catholiques, vous allez voir Dieu. Mon étonnement seroit difficile à exprimer; eh quoi! vous me ferez voir Dieu! Sans doute, répondirent-ils, vous le verrez tout comme nous; nous n'avons pour cela que quatre pas à faire.

Je les suivis donc: nous aprochions d'un édifice immense, ils me dirent que c'étoit le Temple; je me fis expliquer ce mot: j'appris avec la plus grande surprise, que c'étoit un bâtiment où résidoit leur Dieu. Et quoi! leur dis-je, vous renfermez Dieu entre quatre murailles, cet Etre immense, infini, qui anime, pénètre, environne des mondes sans nombre! Ils me répondirent froidement: quand vous verrez notre Dieu, vous ne serez plus si surpris. J'aperçus des portes, des serrures & des clefs à l'entrée de l'édifice, j'en demandai l'explication. Quoi! le Dieu du Ciel & de la Terre, vous le tenez sous la clef! Il le faut bien, dirent-ils, sans cela on pourroit le voler, le profaner. Voler Dieu! le profaner! Je passois d'étonnement en étonnement.

Nous avancions dans ce qu'ils appelloient le Temple; je demandai où étoit le Dieu qu'on devoit me faire voir. Un peu de patience, me dit-on; on me conduisit à l'extrémité de l'édifice.

Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me montre une grande niche d'un travail riche & élégant: dans cette niche, un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de papier blanc: je leur demandai ce que c'étoit? C'est notre Dieu, dirent-ils, le voilà: à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers.

J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: cependant comme j'ai toujours été avide de m'instruire, je pris la liberté de leur demander, pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût Dieu lui-même?

Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est point du papier, c'est un morceau de pâte travaillé avec la plus fine farine. Non moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même demande, à l'égard de la feuille de pâte.

Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est fait homme? Je leur jurai que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je leur demandai pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez, reprirent-ils, que le premier homme mangea une pomme malgré la défense de Dieu, & que toute sa postérité fut en conséquence condamnée à des suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables, que Dieu se repentit de les avoir créés; & dans un moment d'humeur, il les noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La postérité de ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu continuoit à être irrité; il s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se fit homme pour appaiser Dieu le père.

Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille de Dieu, dis-je alors, qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, Dieu n'a point de fille. – Ha ha! il n'a que des garçons. Mais dites-moi, à quoi vous connoissez le sexe de ce fils. – Ils répondirent, Dieu est incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir. – Mais, insistai-je, comment Dieu le père a-t-il produit le fils, qui ne peut être ni garçon ni fille? – Il l'a engendré. Dieu le père a donc un sexe? Il a donc une femme? – Rien de tout cela. – Oh! mes amis, ne vous servez donc pas de termes qui désignent une opération toute corporelle; mais passons là-dessus. Quand est-ce que le père a engendré le fils? – De toute Eternité. – Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il n'y a pas moyen que l'engendreur & l'engendré soient précisément aussi anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute. – Nous ne vous accorderions pas une seconde. – Eh bien, passons encore, je n'aime point à disputer sur ce que je n'entens pas; dites-moi à présent: votre Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant? – Non, mais il y a dans la famille une troisiéme personne, qui procéde du père & du fils. – Procéde! Je ne comprens pas cela: elle n'est donc pas engendrée celle-là? – Non vraiment, prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez une hérésie. – Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y entende rien. – Oh! Monsieur, ce sont des Mystères. – Et qu'est-ce que des Mystères? – Ecoutez bien, Monsieur, ce sont des choses que Dieu lui-même a révélées aux hommes, tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du tout. – A merveille, Messieurs! – Il a voulu humilier leur raison. – C'est-à-dire qu'il a voulu leur inspirer du mépris pour le bien le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus aucun usage de votre raison. – Pardonnez-moi, il nous est ordonné de l'employer dans toutes les choses de la vie, excepté lorsqu'il s'agit de Religion, alors ce seroit un crime de la consulter. —

Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux? – Point du tout; trois personnes, à la vérité, dont la premiére est le père, la seconde le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est une chose importante. – Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font qu'un & un seul qui fait trois! – Oui, cela est, à la vérité, contre toutes les régles de l'Arithmétique, mais vous concevez combien la Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne. – Fort bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il ne vous en donne qu'un? – Oh! Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est pas ici matiére à plaisanter; c'est encore un Mystère. – Oh! tant… – Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait notre mérite; croire ce qui est absurde, voilà, voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs nous sommes venus à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre raison. – Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications? – Ah! cela vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons sans cesse des volumes d'explication sur toutes ces matiéres; & le croiriez-vous? il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne pouvons convaincre. – Eh mais! je vois un moyen de les ramener: menacez-les de leur jetter les volumes à la tête, je parie qu'ils viennent se soumettre à vos pieds.

Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous? – Le Saint Esprit. – S'est-il fait homme aussi? – Point du tout, il s'est fait Pigeon: – Fort bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que l'autre. – Nous ne sommes pas bien assurés que ce fût sa forme naturelle, mais toutes les fois qu'il s'est montré aux hommes, il n'a pas manqué de revêtir celle-là. – Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un pigeonnier? – Point du tout, nous ne le tenons point du tout, non plus que Dieu le père, que vous voyez peint là haut avec des cheveux blancs & une longue barbe. – Vous peignez sans doute le fils avec la même barbe & les mêmes cheveux blancs? – Oh! non, vous le voyez là sous la figure d'un bel homme, d'âge viril, comme il convient. – Mais s'ils sont aussi anciens l'un que l'autre, il me semble que le fils a autant de droit que le père, à tous les vénérables signes de vieillesse. – Monsieur, il faut de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser les loix de la nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans sa course mortelle, que son père étoit plus grand que lui. – Et vous le croyez pourtant son égal? – Sans doute, égal, plus grand; quand on veut s'entendre, tout cela revient au même. —

 
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