A quoi tient l\'amour?

Марк Твен
A quoi tient l'amour?

XVII

Victor Moussemond et l'instituteur avaient été conduits à la Villa des

Roses.

M. Dufriche les vit arriver et demanda au commandant ce qu'on leur reprochait.

«Faites descendre votre fils! lui dit celui-ci pour toute réponse.

– Mon fils! Vous savez bien qu'il ne peut pas bouger. Il se soutient à peine sur ses béquilles.

– Qu'il vienne immédiatement, ou on ira le chercher.»

Prosper descendit, aidé par son père.

«L'autre nuit, vous avez soulevé contre nous les gens de Verval. Vous avez dirigé l'attaque du pont.

– Moi! Est-ce possible? Vous voyez dans quel état je suis. Je n'ai pas quitté la maison une minute.

– Vous ne pouvez guère marcher, c'est vrai; mais on vous a conduit.

– Qui vous a dit cela?

– Je n'ai pas de comptes à vous rendre. Mes renseignements sont sûrs.

– Je vous jure qu'on vous a trompé.

– Prenez vos dernières dispositions; vous serez fusillé avec ces deux hommes, qui sont coupables comme vous.

– Fusillés! s'écrièrent avec stupeur Savourny et Moussemond.

– Silence!

– Pitié! fit Mme Dufriche, se jetant, tout en pleurs, aux pieds du commandant. Mon fils n'a rien fait. Ne le tuez pas!»

Il l'écarta avec impatience.

«La loi militaire est dure; je le regrette pour vous, madame. Mais il faut des exemples. La France nous a déclaré la guerre et ne veut pas accepter la paix. Que les Français en subissent toutes les conséquences!

– Monsieur, monsieur! je n'ai pas touché un fusil de ma vie, dit alors Toto Mousse affolé de terreur, avec des gestes de petit enfant qui supplie. J'ai toujours été pacifique, très pacifique, moi. Tout le monde le sait. Informez-vous. Je me suis fait remplacer pour ne pas me battre. J'aime les Allemands, mon général. Ce n'est pas moi qu'on doit punir. C'est injuste. Qu'on me laisse libre! Papa vous donnera tout ce que vous voudrez.

– Je ne veux rien de vous.

– Qu'on nous juge, au moins!» fit Savourny.

Il n'en put dire davantage. Les soldats poussèrent les trois condamnés vers la porte.

Mme Dufriche s'attachait aux vêtements de son fils, qui, interdit, stupéfait, s'avançait péniblement.

«Arrêtez! cria Madeleine qui venait d'entrer.

– Qu'on enferme les femmes!» dit le chef.

Mme Dufriche perdit connaissance. Madeleine résista, fut entraînée et enfermée dans le cellier.

XVIII

L'exécution eut lieu en haut de la côte, parmi les acacias nains d'une sablonnière abandonnée.

Victor Moussemond qui, pendant tout le trajet, n'avait cessé de parler, d'expliquer, d'implorer, eut un accès de colère folle quand il se vit perdu sans recours.

«Imbécile que je suis! hurlait le pauvre Toto. Dire que j'ai payé un homme pour partir à ma place! Et dire que cet homme n'attrapera peut-être pas une égratignure, tandis qu'on va me tuer comme un chien!»

Il se débattit violemment, voulut s'échapper. Il mordit les soldats, qui le frappèrent alors à coups de crosse, à coups de sabre, lui crachèrent à la figure et l'attachèrent contre un arbre en vociférant: Capout! capout!

L'un d'eux, parodiant la Marseillaise, se mit à chanter devant lui:

 
Qu'un sang impur abreuve vos sillons, Tas de cochons!..
 

«Ma pauvre mère!» murmurait Prosper Dufriche.

Et Savourny: «Ma pauvre enfant!»

Pénétrés du même sentiment, ils ajoutèrent presque ensemble: «Pauvre

France!»

Ils durent creuser eux-mêmes leur fosse.

Pendant ce temps, l'officier qui commandait le peloton lisait tout haut, en latin, dans un bréviaire qu'il avait tiré de sa poche, les prières des agonisants.

«Croyez-vous en Dieu? dit Prosper à l'instituteur.

– Espérons! fit celui-ci, les yeux levés vers le ciel. Il est impossible que la fin suprême ne soit pas justice et amour.»

Après l'exécution, les soldats tirèrent au sort les vêtements des morts.

Ils avaient amené là quelques bourgeois prisonniers, qu'ils voulaient terrifier par le spectacle de cette tuerie. Ils les forcèrent à enterrer les cadavres et à piétiner par-dessus pour niveler le sol.

XIX

Le lendemain, les Allemands quittèrent le pays. Ils emmenaient le maire et deux notables, la corde au cou, avec menace de les fusiller net, si la colonne était inquiétée en traversant les bois.

Plus de trente habitations avaient été incendiées. Onze personnes avaient succombé, entre autres le vieux Moussemond, l'huissier, le père de Victor; on le retrouva à moitié carbonisé près de son coffre-fort. En partant, l'ennemi tenta de brûler la maison Jorre, d'abord épargnée parce qu'une ambulance y avait été installée; mais le feu fut éteint, sans dégâts considérables.

La maison Fraisier avait été sauvée par un singulier hasard. Un chirurgien allemand, le brassard sur la manche, un flacon de pétrole dans la main gauche, un long pinceau dans la main droite, badigeonnait déjà les rayons du magasin, lorsque Constant Fraisier reconnut ce pétroleur pour un camarade de la vingtième année, qui, étudiant en médecine, avait logé à Paris, pendant quelques mois, sur le même palier que lui. En souvenir de l'ancien temps, l'homme au pinceau daigna protéger la famille et les biens de son ci-devant voisin.

Mais Lucile, brisée déjà par le départ d'André, fut, dans cette affreuse journée, assaillie de telles angoisses, qu'elle en tomba gravement malade.

Rouillon venait chaque matin prendre de ses nouvelles. Cette maladie le troublait, l'inquiétait au suprême degré. Il avait peu de remords d'ailleurs, n'ayant tué personne de sa main, et se croyant à l'abri de tout soupçon. Et puis, n'avait-il pas fallu sacrifier trois hommes? Autant ceux-là que d'autres! C'était un cas de légitime défense.

Il montrait, en outre, une activité étourdissante. Il faisait fonction de maire; et ce n'était pas une sinécure alors, Verval ayant sans cesse à héberger les détachements ennemis qui s'y succédaient régulièrement.

Les chefs descendaient chez Rouillon. Il s'appliquait à les satisfaire. Il admirait leur correction, leur politesse, et même, disait-il, leur sensibilité. Il s'extasiait sur la discipline de leurs soldats. Ah! ils ne ressemblaient guère à ces chenapans de francs-tireurs!

Il réussit à préserver la commune des réquisitions les plus onéreuses. Par son entremise, à dix lieues à la ronde, les fermiers vendaient leur bétail aux Allemands, et le vendaient un bon prix. Lui, il rachetait pour presque rien les peaux des bestiaux abattus.

Il gagna ainsi de fort jolies sommes et devint très populaire. N'avait-il pas eu cent fois raison de protester contre cette folle attaque du pont, si funeste à la petite ville? N'était-il pas devenu la providence du pays? Tout le monde en profitait. L'ennemi, quand on le laissait tranquille, était bon enfant.

On passait devant les ruines des maisons brûlées, sans plus y faire attention; et personne n'avait le loisir de songer aux morts.

XX

A l'inquiétude que lui causait la maladie de Lucile, Rouillon sentait parfois se mêler une obscure et farouche satisfaction. Si la jeune fille avait été profondément affectée, c'est que l'homme aimé par elle avait été atteint. Le rival heureux n'existait plus.

A certains moments, Rouillon en avait des accès de joie féroce et comme un redoublement de vitalité. Il ne faisait plus mystère de son amour; bien au contraire, il l'affichait sans réserve, prenant soin de compromettre Lucile par ses assiduités.

Cependant, l'état de la malade empirait. Allait-elle donc succomber? Mais alors ce serait lui, Rouillon, qui, par la mort du bien-aimé, l'aurait tuée, elle!

Cette idée maintenant le persécutait. Il en perdit l'appétit et le sommeil. Il fit venir de Neuville un médecin renommé. La jeune fille, que sa mère soignait admirablement, eut enfin une crise salutaire. Elle se trouva hors de danger.

La convalescence fut longue; et Lucile était encore bien frêle, bien pâle, pendant ce splendide mois de mai, dont le radieux soleil illumina de si tristes choses.

Son rétablissement ne fut complet que le jour où l'on eut des nouvelles d'André. Il écrivait du fond de l'Allemagne. Il était là prisonnier; là, il avait été, presque en même temps que Lucile, entre la vie et la mort. Une fièvre typhoïde avait failli l'emporter. Il se sentait assez bien maintenant, et il annonçait son prochain retour.

Au commencement de juillet, un an juste après la première démarche, Rouillon reparla du mariage à Constant Fraisier. Celui-ci répondit évasivement. Ses affaires allaient mal. Il était fort embarrassé, entre ce créancier tout-puissant et Lucile, qui, soutenue par sa mère, faisait la sourde oreille aux représentations les plus sages, aux supplications les plus pathétiques. Il louvoya tant qu'il put. Enfin, la situation n'étant plus tenable, il provoqua une explication directe avec Rouillon.

Celui-ci ne manqua ni d'aplomb ni d'adresse. Lucile, qui ne voulait pas rompre avant le retour d'André, d'abord éluda la question, se plaignit d'être encore faible et souffrante. Il insista, affirmant avec autorité qu'elle était plus forte et plus belle que jamais. Froissée par ces compliments agressifs, offensée par cette insistance impérieuse, elle fut prise d'une irritation fébrile, ne put se contenir plus longtemps, déclara que présentement elle n'avait aucun goût pour le mariage, salua et sortit.

Rouillon revînt chez lui exaspéré. Il résolut d'employer les grands moyens. Il déchaîna les hommes de loi, démasqua toutes ses batteries. Fraisier perdit espoir.

Lucile restait, de son côté, aussi intraitable que Rouillon du sien; elle attendait André avec impatience.

XXI

Un matin, Fraisier voulut faire une dernière tentative auprès de

 

Rouillon.

«Je n'ai pas pu lui parler! dit-il en rentrant au magasin. Il ira jusqu'au bout; il ne nous fera grâce de rien.

– Dois-je me vendre à cet homme? répliqua Lucile avec énergie. Si nous en sommes là, est-ce ma faute?»

Mais subitement, elle se dressa, transfigurée, radieuse:

«André! André!» s'écria-t-elle.

Et, emportée par un irrésistible élan, elle se jeta dans les bras du jeune homme, qui venait d'apparaître sur le seuil.

«Oui, père, reprit-elle après la première effusion, oui, c'est lui que j'aime. Il nous défendra, il nous sauvera, j'en suis sûre. Je ne crains plus rien maintenant. Mais regardez donc! Il a la croix! Il a l'uniforme d'officier! Oh! que je suis heureuse! Il ne nous en avait rien dit dans sa lettre, l'égoïste! Il voulait voir notre surprise. Vite, il faut nous mettre au courant.»

André dut raconter tout au long, puis répéter et répéter encore, la suite accidentée de ses aventures militaires. Après Sedan, après les tortures subies au funèbre campement de la presqu'île d'Ige, il avait pu s'échapper, gagner la Belgique. Revenu en France, incorporé à l'armée du Nord, il avait pris part aux batailles de Villers-Bretonneux et de Pont-Noyelles, au combat d'Achier-le-Grand. Il avait été décoré et promu sous-lieutenant le 3 janvier, après la victoire de Bapaume.

Blessé au front et à l'épaule droite devant Saint-Quentin, il était retombé entre les mains de l'ennemi, et il avait été interné dans la Prusse orientale.

A son tour, il voulut savoir tout ce qui s'était passé à Verval en son absence.

«Tranquillisez-vous! dit-il à Fraisier, en apprenant les dernières manoeuvres de Rouillon, Lucile a raison de ne plus rien craindre. D'après ce que m'a montré ma mère, nous avons une fortune à présent; et je pourrai bientôt désintéresser cet homme.

– Oui, c'est la vérité, ajouta Mme Jorre, qui avait accompagné son fils. Le notaire est venu en personne, hier soir, à la maison, pour m'annoncer que, toutes informations prises, nous héritons des Moussemond. Ce malheureux Victor a été fusillé sur la côte, tandis que son père succombait dans l'incendie. Nous sommes les plus proches, et, je crois, les seuls parents qui leur survivent.

– Ne perdons pas une minute! reprit André. Monsieur Fraisier, accompagnez-moi chez Rouillon. Nous ne reviendrons pas sans l'avoir vu. Je lui donnerai ma parole, et au besoin ma signature. Il faut que ses poursuites cessent immédiatement.

XXII

Ils rencontrèrent Rouillon devant sa porte. Il rentrait chez lui. Il ne put décliner leur visite et les introduisit dans son bureau. André lui soumit l'état de la situation dressé pour Mme Jorre par le notaire et s'offrit comme caution de Fraisier.

«Mais Fraisier ne pourra jamais vous rembourser! fit Rouillon, étonné au point d'en oublier ses intérêts pécuniaires. Il est insolvable. Pourquoi le garantissez-vous?

– J'espère être bientôt de sa famille.

– Vous! Comment?

– Depuis longtemps, Mlle Lucile et moi, nous nous aimons.»

Rouillon devint livide. Un moment, il resta étourdi du coup.

«Ce n'est pas possible! dit-il enfin d'une voix rauque, les yeux braqués sur le jeune homme avec une expression farouche de stupeur et de haine. Fraisier, est-ce vrai?»

Fraisier hochait la tête sans répondre, et, le regard oblique, tournait son chapeau de paille entre ses mains.

«Vous m'avez indignement trompé!» s'écria Rouillon.

Il s'était levé, le visage menaçant. Fraisier recula.

André allait s'interposer, quand la porte s'ouvrit; un brigadier de gendarmerie parut.

«Monsieur Rouillon, dit le brigadier, j'ai le regret de vous déclarer que je vous arrête au nom de la loi. Voici le mandat; veuillez me suivre.»

Rouillon semblait ne pas comprendre. Avait-il bien entendu? Arrêté, lui!

Pourquoi?

Le brigadier tendait le papier. Il lut. C'était bien contre lui,

François Rouillon, qu'était décerné le mandat.

«Que signifie cela? demanda-t-il au gendarme.

– Vous êtes prévenu, paraît-il, d'avoir eu des intelligences avec l'ennemi et d'avoir fait fusiller trois personnes.»

Rouillon chancela, hagard, accablé. Il avait revu tout d'un coup, avec une effroyable intensité, la scène de la Villa des Roses. Là, devant lui, sur le guéridon du salon, elle luisait comme du feu, la liste des trois noms, la liste rouge; et il croyait tenir encore ce crayon qui lui brûlait les doigts. Il entendait les voix, les cris, les pas, Mme Dufriche suppliante, Madeleine entraînée brutalement, puis, sur la route, Victor Moussemond répétant aux soldats: «Je n'ai pas touché un fusil! J'aime les Allemands, c'est injuste!..»

Ainsi, cette abominable dénonciation, ce triple meurtre, aboutissait à quoi? Au mariage de Lucile avec André Jorre qu'elle aimait, avec André enrichi par son crime, à lui Rouillon, par ce crime qui maintenant, comme un monstre mal dompté, se retournait contre le criminel pour le mordre au coeur!

Il se sentait défaillir. Par un violent effort, il reprit possession de ses facultés. Était-il donc perdu sans rémission? Avait-on des preuves? C'était invraisemblable. Pourquoi les Prussiens auraient-ils témoigné contre lui? Ces réflexions rapides lui rendirent un peu de calme.

«Dès que je serai libre, dit-il à Fraisier, nous reparlerons de votre affaire. Excusez-moi; il faut que j'aille voir ce qu'on me veut. Je n'y comprends rien.»

Puis, s'adressant au brigadier:

«Je vous suis, mon brave. Il doit y avoir méprise; tout sera vite éclairci.»

XXIII

Les preuves que Rouillon croyait impossibles à produire, étaient acquises contre lui.

Tant que l'ennemi avait occupé Verval, tant que la tranquillité n'avait pas été complètement rétablie, Madeleine Cibre avait gardé son secret. Elle ne se décida pas sans trouble et sans déchirement à perdre le misérable qu'un moment elle avait aimé! Mais chaque jour, à toute heure, elle voyait la navrante douleur des braves gens qui l'avaient recueillie, sauvée, et dont le fils unique avait été victime d'une si odieuse lâcheté. Un jour elle ne put se contenir, et dit tout à M. Dufriche. Elle lui remit la pièce décisive. La justice fut saisie.

Devant le Conseil de guerre, François Rouillon eut d'abord une attitude hautaine. Il comptait sur les nombreuses personnes à qui, pendant l'invasion, il avait procuré des affaires si lucratives. Est-ce que tout le monde, sauf les enragés, ne professait pas la plus grande estime pour lui à Verval? Certes, les témoins à décharge ne lui manqueraient point.

Néant que tout cela! De la fosse où il la croyait à jamais ensevelie, la vérité se dressa, irrésistible! Madeleine, lorsqu'il lui eut reproché de le calomnier par vengeance personnelle, l'accabla sans pitié. M. et Mme Dufriche firent sur les juges une impression profonde. Maintes circonstances vinrent corroborer l'accusation. Enfin, un incident décisif dissipa les derniers doutes. Une enfant de dix ans, la fille du jardinier de la Villa des Roses, surprise par l'arrivée des Allemands, s'était réfugiée dans le salon, où, blottie derrière un rideau, elle avait assisté à toute la scène de dénonciation, qu'elle évoqua avec une ingénuité terrible.

Quand elle eut terminé, Rouillon se leva de son banc. La rumeur qui remplissait la salle, s'apaisa. Il se fit un silence solennel.

«C'est vrai, dit-il, je suis un misérable. Condamnez-moi, et qu'on en finisse au plus tôt! J'aimais une femme qui ne m'aimait pas. J'étais jaloux; je n'ai pu résister à la tentation de perdre ceux que ma jalousie soupçonnait. Crime absurde et inutile! Mon rival heureux a survécu; bientôt il épousera celle pour qui je vais mourir. Voilà mon châtiment, le vrai, le seul! Il est juste. Mais je ne suis pas un traître. Je n'ai rien tramé contre la patrie. Je voudrais n'avoir jamais vécu.»

XXIV

Condamné à mort, il refusa de se pourvoir en grâce.

Quand, aux premières pâleurs de l'aube, on lui annonça que l'heure suprême était venue, il prononça ce seul mot: Enfin!

«Je me repens, dit-il à l'aumônier; et mon repentir est profond, absolu, résigné. Je ne saurais offrir autre chose au bon Dieu, s'il y a un bon Dieu, ce qui me paraît invraisemblable. N'insistez pas! Mais vous pouvez me rendre un service. Voudrez-vous remettre, vous-même, ce billet à Mlle Fraisier? Il est ouvert, je vous prie de le lire. Vous verrez que rien n'y est compromettant pour vous ni pour elle.»

La lettre était ainsi conçue:

«J'aurais voulu vous revoir, mademoiselle Lucile, et vous supplier, non de me pardonner, mais d'avoir quelque pitié pour moi.

«Ce qui me désespère, c'est l'exécrable souvenir que je vous laisse.

«Certes, je suis châtié justement. Et pourtant, aimé par vous, j'aurais été un honnête homme. Tout le mal vient de ce que vous n'avez pu m'aimer. Ce n'était pas votre faute, je le sais. Ce n'étais pas non plus la mienne.

«Je vous pardonne ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore à cause de vous. Jamais vous ne serez aussi heureuse que je suis malheureux.

«Je n'ai que des parents éloignés. Entre eux et moi aucun lien, aucune affection. Je vous lègue toute ma fortune. Acceptez-la pour secourir ceux auxquels j'ai nui, pour réparer autant que possible le mal que j'ai fait. C'est un devoir pour vous.

«Tâchez de m'oublier. Adieu.»

XXV

Il faisait déjà grand jour.

Rouillon monta avec l'aumônier dans une voiture du train des équipages militaires.

Il en descendit sans faiblesse; et, d'un pas ferme, il alla se placer devant le poteau, préparé au pied d'une des buttes du polygone.

Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux. Pendant que l'officier d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son jugement, il ôta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture finie, il embrassa l'aumônier et resta seul devant le peloton d'exécution.

Alors, par cet instinct, si profondément humain, qui entraîne les moribonds à ressaisir et à résumer leur existence entière dans une manifestation suprême, il chercha une idée, un mot, un cri, où exhaler tout son être. Mille souvenirs s'éveillèrent en lui avec une promptitude et une acuité magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer, pour les avoir lues çà et là, dans les journaux, dans les romans, ou même dans ses petits livres d'écolier, les dernières paroles des condamnés célèbres. Pouvait-il crier comme eux: «Vive le Roi!» ou: «Vive la France! Vive la République! Vive l'Humanité!» Non. Il voulait pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinément, passionnément. Dans son entêtement enfantin et tragique, il mettait à le vouloir tout ce qui lui restait de libre volonté. Il n'avait plus qu'une seconde. Il ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement alors, avec une précipitation fébrile, il cria d'une voix folle, d'une voix tonnante: «Vive la Mort!»

XXVI

Vive-la-Mort, tel est le sobriquet funèbre sous lequel se perpétue, à

Verval, la mémoire de François Rouillon.

Le petit voiturier, qui récemment me contait cette histoire, m'avait dit en guise de préambule:

«Voulez-vous que je vous fasse connaître l'aventure de Vive-la-Mort?»

En guise de conclusion, il ajouta:

«Mieux vaut crier: Vive la Vie! n'est-ce pas, monsieur?»

Ce brave garçon n'avait pas subi la pire des invasions rudesques, celle de Schopenhauer, de Nietzsche et de Hartmann.

La Revue du Nord. 1891-1892.
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