Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Александр Дюма
Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Chapitre LXXII – La grandeur de l'évêque de Vannes

Porthos et d'Artagnan étaient entrés à l'évêché par une porte particulière, connue des seuls amis de la maison.

Il va sans dire que Porthos avait servi de guide à d'Artagnan. Le digne baron se comportait un peu partout comme chez lui. Cependant, soit reconnaissance tacite de cette sainteté du personnage d'Aramis et de son caractère, soit habitude de respecter ce qui lui imposait moralement, digne habitude qui avait toujours fait de Porthos un soldat modèle et un esprit excellent, par toutes ces raisons, disons-nous, Porthos conserva, chez Sa Grandeur l'évêque de Vannes, une sorte de réserve que d'Artagnan remarqua tout d'abord dans l'attitude qu'il prit avec les valets et les commensaux.

Cependant cette réserve n'allait pas jusqu'à se priver de questions, Porthos questionna.

On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses appartements, et se préparait à paraître, dans l'intimité, moins majestueuse qu'elle n'avait paru avec ses ouailles.

En effet, après un petit quart d'heure que passèrent d'Artagnan et Porthos à se regarder mutuellement le blanc des yeux, à tourner leurs pouces dans les différentes évolutions qui vont du nord au midi, une porte de la salle s'ouvrit et l'on vit paraître Sa Grandeur vêtue du petit costume complet de prélat.

Aramis portait la tête haute, en homme qui a l'habitude du commandement, la robe de drap violet retroussée sur le côté, et le poing sur la hanche.

En outre, il avait conservé la fine moustache et la royale allongée du temps de Louis XIII.

Il exhala en entrant ce parfum délicat qui, chez les hommes élégants, chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et semble s'être incorporé dans la personne dont il est devenu l'émanation naturelle. Cette fois seulement le parfum avait retenu quelque chose de la sublimité religieuse de l'encens. Il n'enivrait plus, il pénétrait; il n'inspirait plus le désir, il inspirait le respect.

Aramis, en entrant dans la chambre, n'hésita pas un instant, et sans prononcer une parole qui, quelle qu'elle fût, eût été froide en pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien déguisé sous le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras avec une tendresse que le plus défiant n'eût pas soupçonnée de froideur ou d'affectation.

D'Artagnan, de son côté, l'embrassa d'une égale ardeur. Porthos serra la main délicate d'Aramis dans ses grosses mains, et d'Artagnan remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche probablement par habitude, attendu que Porthos devait déjà dix fois lui avoir meurtri ses doigts ornés de bagues en broyant sa chair dans l'étau de son poignet. Aramis, averti par la douleur, se défiait donc et ne présentait que des chairs à froisser et non des doigts à écraser contre de l'or ou des facettes de diamant.

Entre deux accolades, Aramis regarda en face d'Artagnan, lui offrit une chaise et s'assit dans l'ombre, observant que le jour donnait sur le visage de son interlocuteur.

Cette manoeuvre, familière aux diplomates et aux femmes, ressemble beaucoup à l'avantage de la garde que cherchent, selon leur habileté ou leur habitude, à prendre les combattants sur le terrain du duel. D'Artagnan ne fut pas dupe de la manoeuvre; mais il ne parut pas s'en apercevoir.

Il se sentait pris; mais, justement parce qu'il était pris, il se sentait sur la voie de la découverte, et peu lui importait, vieux condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu'il tirât de sa prétendue défaite les avantages de la victoire.

Ce fut Aramis qui commença la conversation.

– Ah! cher ami! mon bon d'Artagnan! dit-il, quel excellent hasard!

– C'est un hasard, mon révérend compagnon, dit d'Artagnan, que j'appellerai de l'amitié. Je vous cherche, comme toujours je vous ai cherché, dès que j'ai eu quelque grande entreprise à vous offrir ou quelques heures de liberté à vous donner.

– Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez?

– Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la preuve, c'est qu'il m'a relancé, moi, à Belle-Île. C'est aimable, n'est-ce pas?

– Ah! fit Aramis, certainement, à Belle-Île…

«Bon! dit d'Artagnan, voilà mon butor de Porthos qui, sans y songer, a tiré du premier coup le canon d'attaque.»

– À Belle-Île, dit Aramis, dans ce trou, dans ce désert! C'est aimable, en effet.

– Et c'est moi qui lui ai appris que vous étiez à Vannes, continua Porthos du même ton.

D'Artagnan arma sa bouche d'une finesse presque ironique.

– Si fait, je le savais, dit-il; mais j'ai voulu voir.

– Voir quoi?

– Si notre vieille amitié tenait toujours; si, en nous voyant, notre coeur, tout racorni qu'il est par l'âge, laissait encore échapper ce bon cri de joie qui salue la venue d'un ami.

– Eh bien! vous avez dû être satisfait? demanda Aramis.

– Couci-couci.

– Comment cela?

– Oui, Porthos m'a dit: «Chut!» et vous…

– Eh bien! et moi?

– Et vous, vous m'avez donné votre bénédiction.

– Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c'est ce qu'un pauvre prélat comme moi a de plus précieux.

– Allons donc, mon cher ami.

– Sans doute.

– On dit cependant à Paris que l'évêché de Vannes est un des meilleurs de France.

– Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d'un air détaché.

– Mais certainement j'en veux parler. J'y tiens, moi.

– En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire.

– Vous avouez être un des plus riches prélats de France?

– Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai que l'évêché de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus ni moins. C'est un diocèse qui renferme cent soixante paroisses.

– C'est fort joli, dit d'Artagnan.

– C'est superbe, dit Porthos.

– Mais cependant, reprit d'Artagnan en couvrant Aramis du regard, vous ne vous êtes pas enterré ici à jamais?

– Pardonnez-moi. Seulement je n'admets pas le mot enterré.

– Mais il me semble qu'à cette distance de Paris on est enterré, ou peu s'en faut.

– Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement de la ville ne me vont plus.

«À cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la méditation. Je les ai trouvés ici. Quoi de plus beau et de plus sévère à la fois que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d'Artagnan, tout le contraire de ce que j'aimais autrefois, et c'est ce qu'il faut à la fin de la vie, qui est le contraire du commencement. Un peu de mon plaisir d'autrefois vient encore m'y saluer de temps en temps sans me distraire de mon salut. Je suis encore de ce monde, et cependant, à chaque pas que je fais, je me rapproche de Dieu.

– Éloquent, sage, discret, vous êtes un prélat accompli, Aramis, et je vous félicite.

– Mais, dit Aramis en souriant, vous n'êtes pas seulement venu, cher ami, pour me faire des compliments… Parlez, qui vous amène? Serais-je assez heureux pour que, d'une façon quelconque, vous eussiez besoin de moi?

– Dieu merci, non, mon cher ami, dit d'Artagnan, ce n'est rien de cela. Je suis riche et libre.

– Riche?

– Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien entendu. J'ai une quinzaine de mille livres de rente.

Aramis le regarda soupçonneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il eût fait une si belle fortune.

Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications était venue, raconta son histoire d'Angleterre.

Pendant le récit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir les doigts effilés du prélat. Quant à Porthos, ce n'était pas de l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'était de l'enthousiasme, c'était du délire. Lorsque d'Artagnan eut achevé son récit:

– Eh bien? fit Aramis.

– Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des amis et des propriétés, en France un trésor. Si le coeur vous en dit, je vous les offre. Voilà pourquoi je suis venu.

Si assuré que fût son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard d'Aramis. Il laissa donc dévier son oeil sur Porthos, comme fait l'épée qui cède à une pression toute-puissante et cherche un autre chemin.

– En tout cas, dit l'évêque, vous avez pris un singulier costume de voyage, cher ami.

– Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare.

– Et vous dites donc que vous êtes venu à Belle-Île? fit Aramis sans transition.

– Oui, répliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous.

– Moi! s'écria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai point une seule fois passé la mer.

– Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier.

– Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je suis un pauvre prêtre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours, et enclin aux austérités, qui me paraissent des accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je réside, mon cher d'Artagnan, je réside.

– Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement devenir voisins.

– Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu'il ne chercha même pas à dissimuler, vous, mon voisin?

– Eh! mon Dieu, oui.

– Comment cela?

– Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situées entre Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une exploitation de douze pour cent de revenu clair; jamais de non- valeur, jamais de faux frais; l'océan, fidèle et régulier, apporte toutes les six heures son contingent à ma caisse. Je suis le premier Parisien qui ait imaginé une pareille spéculation. N'éventez pas la mine, je vous en prie, et avant peu nous communiquerons, J'aurai trois lieues de pays pour trente mille livres.

 

Aramis lança un regard à Porthos comme pour lui demander si tout cela était bien vrai, si quelque piège ne se cachait point sous ces dehors d'indifférence. Mais bientôt, comme honteux d'avoir consulté ce pauvre auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour un nouvel assaut ou pour une nouvelle défense.

– On m'avait assuré, dit-il, que vous aviez eu quelque démêlé avec la cour, mais que vous en étiez sorti comme vous savez sortir de tout, mon cher d'Artagnan, avec les honneurs de la guerre.

– Moi? s'écria le mousquetaire avec un grand éclat de rire insuffisant à cacher son embarras; car, à ces mots d'Aramis, il pouvait le croire instruit de ses dernières relations avec le roi; moi? Ah! racontez-moi donc cela, mon cher Aramis.

– Oui, l'on m'avait raconté, à moi, pauvre évêque perdu au milieu des landes, on m'avait dit que le roi vous avait pris pour confident de ses amours.

– Avec qui?

– Avec Mlle de Mancini.

D'Artagnan respira.

– Ah! je ne dis pas non, répliqua-t-il.

– Il paraît que le roi vous a emmené un matin au-delà du pont de

Blois pour causer avec sa belle.

– C'est vrai, dit d'Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors, vous devez savoir que, le jour même, j'ai donné ma démission.

– Sincère?

– Ah! mon ami, on ne peut plus sincère.

– C'est alors que vous allâtes chez le comte de La Fère?

– Oui.

– Chez moi?

– Oui.

– Et chez Porthos?

– Oui.

– Était-ce pour nous faire une simple visite?

– Non; je ne vous savais point attachés, et je voulais vous emmener en Angleterre.

– Oui, je comprends, et alors vous avez exécuté seul, homme merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d'exécuter à nous quatre. Je me suis douté que vous étiez pour quelque chose dans cette belle restauration, quand j'appris qu'on vous avait vu aux réceptions du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou plutôt comme un obligé.

– Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d'Artagnan, qui craignait que les investigations d'Aramis ne s'étendissent plus loin qu'il ne le voulait.

– Cher d'Artagnan, dit le prélat, mon amitié ressemble un peu à la sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la petite tour du môle, à l'extrémité du quai. Ce brave homme allume tous les soirs une lanterne pour éclairer les barques qui viennent de la mer. Il est caché dans sa guérite, et les pêcheurs ne le voient pas; mais lui les suit avec intérêt; il les devine, il les appelle, il les attire dans la voie du port. Je ressemble à ce veilleur; de temps en temps quelques avis m'arrivent et me rappellent au souvenir de tout ce que j'aimais. Alors je suis les amis d'autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, pauvre guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l'abri d'une guérite.

– Et, dit d'Artagnan, après l'Angleterre, qu'ai-je fait?

– Ah! voilà! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais plus rien depuis votre retour, d'Artagnan; mes yeux se sont troublés. J'ai regretté que vous ne pensiez point à moi. J'ai pleuré votre oubli. J'avais tort. Je vous revois, et c'est une fête, une grande fête, je vous le jure… Comment se porte Athos?

– Très bien, merci.

– Et notre jeune pupille?

– Raoul?

– Oui.

– Il paraît avoir hérité de l'adresse de son père Athos et de la force de son tuteur Porthos.

– Et à quelle occasion avez-vous pu juger de cela?

– Eh! mon Dieu! la veille même de mon départ.

– Vraiment?

– Oui, il y avait exécution en Grève, et, à la suite de cette exécution, émeute. Nous nous sommes trouvés dans l'émeute, et, à la suite de l'émeute, il a fallu jouer de l'épée; il s'en est tiré à merveille.

– Bah! et qu'a-t-il fait? dit Porthos.

– D'abord il a jeté un homme par la fenêtre, comme il eût fait d'un ballot de coton.

– Oh! très bien! s'écria Porthos.

– Puis il a dégainé, pointé, estocadé, comme nous faisions dans notre beau temps, nous autres.

– Et à quel propos cette émeute? demanda Porthos.

D'Artagnan remarqua sur la figure d'Aramis une complète indifférence à cette question de Porthos.

– Mais, dit-il en regardant Aramis, à propos de deux traitants à qui le roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l'on pendait.

À peine un léger froncement de sourcils du prélat indiqua-t-il qu'il avait entendu.

– Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de

M. Fouquet?

– MM. d'Emerys et Lyodot, dit d'Artagnan. Connaissez-vous ces noms-là, Aramis?

– Non, fit dédaigneusement le prélat; cela m'a l'air de noms de financiers.

– Justement.

– Oh! M. Fouquet a laissé pendre ses amis? s'écria Porthos.

– Et pourquoi pas? dit Aramis.

– C'est qu'il me semble…

– Si on a pendu ces malheureux, c'était par ordre du roi. Or, M. Fouquet, pour être surintendant des finances, n'a pas, je pense, droit de vie et de mort.

– C'est égal, grommela Porthos, à la place de M. Fouquet…

Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa la conversation.

– Voyons, dit-il, mon cher d'Artagnan, c'est assez parler des autres; parlons un peu de vous.

– Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire.

Parlons de vous, au contraire, cher Aramis.

– Je vous l'ai dit, mon ami, il n'y a plus d'Aramis en moi.

– Plus même de l'abbé d'Herblay?

– Plus même. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et qu'il a conduit à une position qu'il ne devait ni n'osait espérer.

– Dieu? interrogea d'Artagnan.

– Oui.

– Tiens! c'est étrange; on m'avait dit, à moi, que c'était

M. Fouquet.

– Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de sa volonté pût empêcher une légère rougeur de colorer ses joues.

– Ma foi! c'est Bazin.

– Le sot!

– Je ne dis pas qu'il soit homme de génie, c'est vrai; mais il me l'a dit, et après lui, je vous le répète.

– Je n'ai jamais vu M. Fouquet, répondit Aramis avec un regard aussi calme et aussi pur que celui d'une jeune vierge qui n'a jamais menti.

– Mais, répliqua d'Artagnan, quand vous l'eussiez vu et même connu, il n'y aurait point de mal à cela; c'est un fort brave homme que M. Fouquet.

– Ah!

– Un grand politique.

Aramis fit un geste d'indifférence.

– Un tout-puissant ministre.

– Je ne relève que du roi et du pape, dit Aramis.

– Dame! écoutez donc, dit d'Artagnan du ton le plus naïf, je vous dis cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La plaine est à M. Fouquet, les salines que j'ai achetées sont à M. Fouquet, l'île dans laquelle Porthos s'est fait topographe est à M. Fouquet, la garnison est à M. Fouquet, les galères sont à M. Fouquet. J'avoue donc que rien ne m'eût surpris dans votre inféodation, ou plutôt dans celle de votre diocèse, m. Fouquet. C'est un autre maître que le roi, voilà tout, mais aussi puissant qu'un roi.

– Dieu merci! je ne suis inféodé à personne; je n'appartiens à personne et suis tout à moi, répondit Aramis, qui, pendant cette conversation, suivait de l'oeil chaque geste de d'Artagnan, chaque clin d'oeil de Porthos.

Mais d'Artagnan était impassible et Porthos immobile; les coups portés habilement étaient parés par un habile adversaire; aucun ne toucha.

Néanmoins chacun sentait la fatigue d'une pareille lutte, et l'annonce du souper fut bien reçue par tout le monde. Le souper changea le cours de la conversation. D'ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs gardes comme ils étaient chacun de son côté, ni l'un ni l'autre n'en saurait davantage.

Porthos n'avait rien compris du tout. Il s'était tenu immobile parce qu'Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc pour lui que le souper. Mais c'était bien assez pour Porthos. Le souper se passa donc à merveille.

D'Artagnan fut d'une gaieté éblouissante. Aramis se surpassa par sa douce affabilité. Porthos mangea comme feu Pélops. On causa guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l'étonné à chaque mot de politique que risquait d'Artagnan. Celle longue série de surprises augmenta la défiance de d'Artagnan, comme l'éternelle indifférence de d'Artagnan provoquait la défiance d'Aramis.

Enfin d'Artagnan laissa à dessein tomber le nom de Colbert. Il avait réservé ce coup pour le dernier.

– Qu'est-ce que Colbert? demanda l'évêque.

«oh! pour le coup, se dit d'Artagnan, c'est trop fort. Veillons, mordioux! veillons.»

Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu'Aramis pouvait désirer.

Le souper ou plutôt la conversation se prolongea jusqu'à une heure du matin entre d'Artagnan et Aramis.

À dix heures précises, Porthos s'était endormi sur sa chaise et ronflait comme un orgue.

À minuit, on le réveilla et on l'envoya coucher.

– Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c'était pourtant fort intéressant ce que vous disiez.

À une heure, Aramis conduisit d'Artagnan dans la chambre qui lui était destinée et qui était la meilleure du palais épiscopal. Deux serviteurs furent mis à ses ordres.

– Demain, à huit heures, dit-il en prenant congé de d'Artagnan, nous ferons, si vous le voulez, une promenade à cheval avec Porthos.

– À huit heures! fit d'Artagnan, si tard?

– Vous savez que j'ai besoin de sept heures de sommeil, dit

Aramis.

– C'est juste.

– Bonsoir, cher ami!

Et il embrassa le mousquetaire avec cordialité. D'Artagnan le laissa partir.

– Bon! dit-il quand sa porte fut fermée derrière Aramis, à cinq heures je serai sur pied.

Puis, cette disposition arrêtée, il se coucha et mit, comme on dit, les morceaux doubles.

Chapitre LXXIII – Où Porthos commence à être fâché d'être venu avec d'Artagnan

À peine d'Artagnan avait-il éteint sa bougie, qu'Aramis, qui guettait à travers ses rideaux le dernier soupir de la lumière chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le géant, couché depuis une heure et demie à peu près, se prélassait sur l'édredon. Il était dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez Porthos, résistait au bruit des cloches et du canon. Sa tête nageait dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d'un navire. Une minute de plus, Porthos allait rêver.

La porte de sa chambre s'ouvrit doucement sous la pression délicate de la main d'Aramis.

L'évêque s'approcha du dormeur. Un épais tapis assourdissait le bruit de ses pas; d'ailleurs, Porthos ronflait de façon à éteindre tout autre bruit.

Il lui posa une main sur l'épaule.

– Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos.

La voix d'Aramis était douce et affectueuse, mais elle renfermait plus qu'un avis, elle renfermait un ordre. Sa main était légère, mais elle indiquait un danger.

Porthos entendit la voix et sentit la main d'Aramis au fond de son sommeil.

Il tressaillit.

– Qui va là? dit-il avec sa voix de géant.

– Chut! c'est moi, dit Aramis.

– Vous, cher ami! et pourquoi diable m'éveillez-vous?

– Pour vous dire qu'il faut partir.

– Partir?

– Oui.

– Pour où?

– Pour Paris.

Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses gros yeux effarés.

– Pour Paris?

– Oui.

– Cent lieues! fit-il.

– Cent quatre, répliqua l'évêque.

– Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil à ces enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil.

– Trente heures de cheval, ajouta résolument Aramis. Vous savez qu'il y a de bons relais.

Porthos bougea une jambe en laissant échapper un gémissement.

– Allons! allons! cher ami, insista le prélat avec une sorte d'impatience.

Porthos tira l'autre jambe du lit.

– Et c'est absolument nécessaire que je parte? dit-il.

– De toute nécessité.

Porthos se dressa sur ses jambes et commença d'ébranler le plancher et les murs de son pas de statue.

– Chut! pour l'amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez réveiller quelqu'un.

– Ah! c'est vrai, répondit Porthos d'une voix de tonnerre; j'oubliais; mais, soyez tranquille, je m'observerai. Et, en disant ces mots, il fit tomber une ceinture chargée de son épée, de ses pistolets et d'une bourse dont les écus s'échappèrent avec un bruit vibrant et prolongé.

Ce bruit fit bouillir le sang d'Aramis, tandis qu'il provoquait chez Porthos un formidable éclat de rire.

– Que c'est bizarre! dit-il de sa même voix.

 

– Plus bas, Porthos, plus bas, donc!

– C'est vrai.

Et il baissa en effet la voix d'un demi-ton.

– Je disais donc, continua Porthos, que c'est bizarre qu'on ne soit jamais aussi lent que lorsqu'on veut se presser, aussi bruyant que lorsqu'on désire être muet.

– Oui, c'est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos, hâtons-nous et taisons-nous.

– Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son haut-de-chausses.

– Très bien.

– Il paraît que c'est pressé?

– C'est plus que pressé, c'est grave, Porthos.

– Oh! oh!

– D'Artagnan vous a questionné, n'est-ce pas?

– Moi?

– Oui, à Belle-Île?

– Pas le moins du monde.

– Vous en êtes bien sûr, Porthos?

– Parbleu!

– C'est impossible. Souvenez-vous bien.

– Il m'a demandé ce que je faisais, je lui ai dit: «De la topographie.» J'aurais voulu dire un autre mot dont vous vous étiez servi un jour.

– De la castramétation?

– C'est cela; mais je n'ai jamais pu me le rappeler.

– Tant mieux! Que vous a-t-il demandé encore?

– Ce que c'était que M. Gétard.

– Et encore?

– Ce que c'était que M. Jupenet.

– Il n'a pas vu notre plan de fortifications, par hasard?

– Si fait.

– Ah! diable!

– Mais soyez tranquille, j'avais effacé votre écriture avec de la gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner quelque avis dans ce travail.

– Il a de bien bons yeux, notre ami.

– Que craignez-vous?

– Je crains que tout ne soit découvert, Porthos; il s'agit donc de prévenir un grand malheur. J'ai donné l'ordre à mes gens de fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d'Artagnan avant le jour. Votre cheval est tout sellé; vous gagnez le premier relais; à cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez.

On vit alors Aramis vêtir Porthos pièce par pièce avec autant de célérité qu'eût pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos, moitié confus, moitié étourdi, se laissait faire et se confondait en excuses.

Lorsqu'il fut prêt, Aramis le prit par la main et l'emmena, en lui faisant poser le pied avec précaution sur chaque marche de l'escalier, l'empêchant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, eût été le géant et Porthos le nain. Cette âme incendiait et soulevait cette matière. Un cheval, en effet, attendait tout sellé dans la cour. Porthos se mit en selle.

Alors Aramis prit lui-même le cheval par la bride et le guida sur du fumier répandu dans la cour, dans l'intention évidente d'éteindre le bruit. Il lui pinçait en même temps les naseaux pour qu'il ne hennît pas…

– Puis, une fois arrivé à la porte extérieure, attirant à lui

Porthos, qui allait partir sans même lui demander pourquoi:

– Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans débrider jusqu'à Paris, dit-il à son oreille; mangez à cheval, buvez à cheval, dormez à cheval, mais ne perdez pas une minute.

– C'est dit; on ne s'arrêtera pas.

– Cette lettre à M. Fouquet, coûte que coûte; il faut qu'il l'ait demain avant midi.

– Il l'aura.

– Et pensez à une chose, cher ami.

– À laquelle?

– C'est que vous courez après votre brevet de duc et pair.

– Oh! oh! fit Porthos les yeux étincelants, j'irai en vingt- quatre heures en ce cas.

– Tâchez.

– Alors lâchez la bride, et en avant, Goliath!

Aramis lâcha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du cheval.

Porthos rendit la main, piqua des deux, et l'animal furieux partit au galop sur la terre.

Tant qu'il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien n'avait bougé chez d'Artagnan.

Le valet mis en faction auprès de sa porte n'avait vu aucune lumière, n'avait entendu aucun bruit.

Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui même se mit au lit.

D'Artagnan ne se doutait réellement de rien; aussi crut-il avoir tout gagné, lorsque le matin il s'éveilla vers quatre heures et demie. Il courut tout en chemise regarder par la fenêtre: la fenêtre donnait sur la cour. Le jour se levait.

La cour était déserte, les poules elles-mêmes n'avaient pas encore quitté leurs perchoirs.

Pas un valet n'apparaissait.

Toutes les portes étaient fermées.

«Bon! calme parfait, se dit d'Artagnan. N'importe, me voici réveillé le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait.»

Et d'Artagnan s'habilla.

Mais cette fois il s'étudia à ne point donner au costume de M. Agnan cette rigidité bourgeoise et presque ecclésiastique qu'il affectait auparavant; il sut même, en se serrant davantage, en se boutonnant d'une certaine façon, en posant son feutre plus obliquement, rendre à sa personne un peu de cette tournure militaire dont l'absence avait effarouché Aramis. Cela fait, il en usa ou plutôt feignit d'en user sans façon avec son hôte, et entra tout à l'improviste dans son appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir.

Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brûlait encore au-dessus de son plateau d'argent.

C'était plus qu'il n'en fallait pour prouver à d'Artagnan l'innocence de la nuit du prélat et les bonnes intentions de son réveil.

Le mousquetaire fit précisément à l'évêque ce que l'évêque avait fait à Porthos.

Il lui frappa sur l'épaule.

Évidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s'éveiller soudain, lui qui avait le sommeil si léger, il se fit réitérer l'avertissement.

– Ah! ah! c'est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne surprise! Ma foi, le sommeil m'avait fait oublier que j'eusse le bonheur de vous posséder. Quelle heure est-il?

– Je ne sais, dit d'Artagnan un peu embarrassé. De bonne heure, je crois. Mais, vous le savez, cette diable d'habitude militaire de m'éveiller avec le jour me tient encore.

– Est-ce que vous voulez déjà que nous sortions, par hasard? demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble.

– Ce sera comme vous voudrez.

– Je croyais que nous étions convenus de ne monter à cheval qu'à huit heures.

– C'est possible; mais, moi, j'avais si grande envie de vous voir, que je me suis dit: «Le plus tôt sera le meilleur.»

– Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j'avais compté là-dessus, et ce qu'il m'en manquera, il faudra que je le rattrape.

– Mais il me semble qu'autrefois vous étiez moins dormeur que cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l'on ne vous trouvait jamais au lit.

– Et c'est justement à cause de ce que vous me dites là que j'aime fort à y demeurer maintenant.

– Aussi, avouez que ce n'était pas pour dormir que vous m'avez demandé jusqu'à huit heures.

– J'ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la vérité.

– Dites toujours.

– Eh bien! de six à huit heures, j'ai l'habitude de faire mes dévotions.

– Vos dévotions?

– Oui.

– Je ne croyais pas qu'un évêque eût des exercices si sévères.

– Un évêque, cher ami, a plus à donner aux apparences qu'un simple clerc.

– Mordioux! Aramis, voici un mot qui me réconcilie avec Votre Grandeur. Aux apparences! c'est un mot de mousquetaire, celui-là, à la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis!

– Au lieu de m'en féliciter, pardonnez-le-moi, d'Artagnan. C'est un mot bien mondain que j'ai laissé échapper là.

– Faut-il donc que je vous quitte?

– J'ai besoin de recueillement, cher ami.

– Bon. Je vous laisse; mais à cause de ce païen qu'on appelle d'Artagnan, abrégez-les, je vous prie; j'ai soif de votre parole.

– Eh bien! d'Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie…

– Une heure et demie de dévotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus juste. Faites-moi le meilleur marché possible.

Aramis se mit à rire.

– Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voilà que vous êtes venu dans mon diocèse pour me brouiller avec la grâce.

– Bah!

– Et vous savez bien que je n'ai jamais résisté à vos entraînements; vous me coûterez mon salut, d'Artagnan.

D'Artagnan se pinça les lèvres.

– Allons, dit-il, je prends le péché sur mon compte, débridez-moi un simple signe de croix de chrétien, débridez-moi un Pater et partons.

– Chut! dit Aramis, nous ne sommes déjà plus seuls, et j'entends des étrangers qui montent.

– Eh bien! congédiez-les.

– Impossible; je leur avais donné rendez-vous hier: c'est le principal du collège des jésuites et le supérieur des dominicains.

– Votre état-major, soit.

– Qu'allez-vous faire?

– Je vais aller réveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que vous ayez fini vos conférences.

Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne précipita ni son geste ni sa parole.

– Allez, dit-il.

D'Artagnan s'avança vers la porte.

– À propos, vous savez où loge Porthos?

– Non; mais je vais m'en informer.

1  2  3  4  5  6  7  8  9  10  11  12  13  14  15  16  17  18  19  20  21  22  23  24  25  26  27  28  29  30  31  32  33  34  35 
Рейтинг@Mail.ru